Le projet
Quels objectifs pour Doubaille ? Et comment a-t-il émergé ?
Trouver l'équilibre entre impact et confort, c'est une question assez personnelle. Je dirais que Doubaille vise d'abord cela, en mettant à plat toutes les "composantes" d'un habitat contemporain : matériaux, énergie, fluides, végétal, mobilité... Au-delà, le projet s'inscrit dans une logique de résilience face aux chocs environnementaux et sociétaux qui s'amorcent, et qui doivent être travaillés au niveau d'un territoire.
Je sais que ce projet est loin d'être parfait, et je suis sincèrement preneur de toutes les critiques (constructives, si possible) et de tous les conseils d'améliorations, ainsi que des idées qui pourraient en émaner. Je les intègrerai dans la mesure du possible, sur ce projet ou peut-être sur d'autres demain, rien n'est jamais perdu. J'ai déjà repéré plusieurs points qui ne collent pas complètement avec les objectifs ci-dessus, comme l'emploi de certains matériaux issus du pétrole, le recours à des solutions professionnelles quand une alternative auto-construite est envisageable, etc. Ce genre de choses seront améliorées au fil de l'eau, mais vos idées sont les bienvenues !
Quelques objectifs visés par le projet
Liste de travail qui va s'affiner au fur et à mesure du projet :- résilience climatique été hiver
- matériaux biosourcés et locaux, reproductibilité des habitats et de certains aménagements si possible sans pétrole ni appareillage lourd
- autonomie (relative) des principales ressources : eau, alimentation, énergie. Circularité du traitement des déchets. Impact minimisé sur les réseaux, dépendance la plus faible possible aux marchés, et travail sur les usages et la consommation
- autonomie (relative) des processus et dispositifs : capacité à maintenir, réparer, aménager mais aussi concevoir et fabriquer, du bâti aux appareils du quotidien en passant par le jardin. Utilisation de matériaux locaux, de récupération, de réemploi
- expérimentation semi-professionnelle (portage par un particulier mais assistance ponctuelle de professionnels et d'associations spécialisées), droit à l'erreur, parcours exploratoire
- documentation la plus continue possible par le site, la newsletter, les réseaux sociaux puis les podcasts. Ouverture participative pour les principaux chantiers (2 bâtiments, murets en pierres sèches). Par la suite, organisation de visites régulières, de présentations du projet, et une partie de l'espace géonef sera pensé pour être utilisable par des tiers dans le cadre du projet de sensibilisation. Contenus libres, ouverts et partageables dans la mesure du possible.
- interaction avec tous les participants, en local bien sûr (Châteldon, autres territoires et villes proches, Thiers Dore Montagne...) mais aussi vous, amis lecteurs/amies lectrices de ce site. Vous pouvez interagir de plusieurs manières, notamment en participant aux mini-enquêtes qui émergeront sur ce site (et via la newsletter) à compter de septembre, pour réfléchir ensemble aux usages, impacts et alternatives de nos petites habitudes du quotidien.
- enfin, travail en parallèle et progressif avec les autres "strates" du territoire, à savoir l'environnement direct (communauté et collectivité sur Châteldon) et indirect (communauté de communes) pour développer la résilience territoriale à la fois de manière transversale mais aussi en facilitant et valorisant l'émergence d'initiatives ponctuelles, citoyennes et si possible collaboratives, nombreuses. Cela se traduit aussi par le recours, dans une certaine mesure, à des artisans et/ou des producteurs locaux - l'autonomie absolue (autarcie) n'étant pas un objectif
Premiers temps : de Tikographie au Buron
En 2020, je lance un média local appelé Tikographie. Présent sur Internet, via des tables rondes, des podcasts et un recueil papier annuel, Tikographie propose des articles de format magazine sur les enjeux environnementaux dans le Puy-de-Dôme. Plus précisément : comment les acteurs locaux (associations, entreprises, collectivités, recherche...) appréhendent les impacts locaux du dérèglement climatique et environnemental. Comment ils se préparent, comment ils se transforment...En développant ce média, d'abord en solo puis à travers une association, j'ai la chance de rencontrer plein de gens formidables qui portent des initiatives locales, qui sensibilisent les publics, qui étudient les problématiques. Je réalise de nombreux articles avec eux et j'en profite pour mieux comprendre pourquoi et comment ils se battent.
Vers 2022 me vient l'envie de rendre plus "concret" ces morceaux de connaissance accumulés. Plus précisément, j'étais souvent inspiré par un intervenant testant un système de phyto-épuration, un autre installant des panneaux photovoltaïques, un troisième construisant en terre-paille... or, faire des articles pour parler de ces initiatives est une chose, mais les mettre en application soi-même en est une autre. Mon projet, perso cette fois (hors de l'association) sera celui d'un lieu à transformer, créer ou aménager, et in fine à habiter. Il sera en zone rurale sur le Puy-de-Dôme, car je suis convaincu que c'est à la campagne qu'il faut travailler sur la résilience territoriale (j'y reviendrai).

Me voici donc en arpentage du Puy-de-Dôme à la recherche d'un terrain à construire ou d'une ferme à retaper. Je donne le nom de code de "buron" à mon futur lieu de vie. Combrailles, Sancy, Artense, Livradois... je me renseigne de manière plus ou moins poussée sur ces territoires et sur les opportunités qui s'y présentent. Elles ne sont pas rares mais aucune ne m'emballe. Surtout, en faisant quelques visites, je réalise que mon projet d'habitat résilient a bien plus de chances d'advenir au sein d'une commune dont 1/ je m'entends bien avec le maire ou la mairesse et 2/ qui a déjà quelques coups d'avance sur le sujet.
La résilience territoriale : ne nous fâchons pas
Quelques mots sur ce concept qui vous fait sans doute hérisser quelques poils. La "résilience" est un concept bien documenté, mais récemment sur- (et mal) utilisé, ce qui a pu en diluer le sens. Remettons les choses dans l'ordre pour comprendre à la fois le contexte et l'objectif du projet buron.La résilience vient des sciences des matériaux : elle décrit la capacité d'un matériau à retrouver sa forme initiale après un choc, comme pour une balle en caoutchouc par exemple. Transposée en sciences sociales, elle s'est appliquée à des enfants qui avaient perdu leurs parents dans les bombardements du Blitz à Londres, mais qui avaient pu par la suite vivre une vie à peu près normale - Boris Cyrulnik a été un des principaux experts sur le plan de la résilience psychologique des individus.
Dès les années 1970, on a commencé à parler de résilience des écosystèmes (une forêt renaissante après un incendie ravageur), des organisations (une entreprise suite à une vague de licenciements)... et de territoire. C'est là que je me suis intéressé à cette "résilience territoriale" dans le cadre du dérèglement climatique et environnemental. Le principe est que ce dérèglement impacte différemment chaque territoire, qu'il soit grand ou petit, au nord ou au sud, proche de la mer ou de la montagne, urbanisé ou rural. Et qu'une bonne partie de la réponse viendra de ce territoire : ce sont aux acteurs locaux, privés comme publics, de se retrousser les manches, de changer de logiciel et de s'attaquer au problème. Et ce même si l'on peut bien sûr envisager des initiatives au niveau "supra" comme avec les Etats.
Un particulier, une maison peut-elle être résiliente ? Oui et non. Un bunker, pour prendre l'exemple le plus caricatural, peut résister à beaucoup de choses et stocker quantité de vivres, d'eau, de cartes Pokémon. Mais ses occupants ont-ils une chance de tenir le coup si le village environnant n'est pas pris en compte, s'il n'a pas lui-même travaillé de la même manière ? Voire : si vous avez une belle maison résiliente avec un potager productif mais que le territoire environnant ne l'est pas, que va-t-il se passer le jour où il y aura une rupture d'approvisionnement des supermarchés ?
Pourquoi travailler la résilience dans ce cas ? Parce que les décisions collectives, notamment étatiques (mais pas que) ne vont pas vraiment dans le bon sens écologique - c'est quand même bizarre de faire passer l'économie avant l'habitabilité de la Terre, mais c'est un peu toujours le même disque. Bref, des temps compliqués sont devant nous (ça a déjà commencé, mais ça va bien s'aggraver), et sans miser sur du Mad Max à tous les étages, il est difficile de garantir que nous aurons toujours de la nourriture au supermarché, de l'électricité dans la prise ou de l'essence à la station-service. S'il faut inventer un nouveau mode de fonctionnement de la société, c'est notamment à la campagne qu'on peut s'inspirer d'une résilience plus "organique" que dans les villes. Mais cette résilience ne sera sans doute pas suffisante face à ce qui risque de déferler : il y a donc du travail à faire à plusieurs niveaux, sur nos lieux de vie et de travail, sur nos environnements directs (villes, villages, hameaux) et sur les territoires eux-mêmes, notamment ceux de la taille de communautés de communes qui semblent être une "maille" géographique intéressante pour agir.
Je suis particulièrement inspiré par le propos d'Arthur Keller en ce sens. Spécialiste des risques systémiques, conférencier, lanceur d'alerte, il recommande de se tourner vers ce type d'entités territoriales et d'y multiplier les micro-expériences de résilience citoyenne et collective - pas forcément des maisons individuelles donc, plutôt des jardins partagés, des tiers-lieux, etc. tant que nous pouvons mener ces expériences. Ce à condition qu'elles participent d'une dynamique territoriale, ce qui impliquent qu'elles soient reliées. Cette dynamique, c'est ce qui doit constituer une véritable alternative sociétale .
Le jour où les choses vont s'accélérer, il sera intéressant d'avoir à la fois un terreau d'expérimentations locales très adaptées et un réseau d'habitants (et d'élus, d'entrepreneurs, etc) qui ont l'habitude de travailler ensemble sur ce type de projets. Là, si on s'y prend bien, ça pourra faire la différence. Je synthétise, et il y a d'autres intervenants et théoriciens très intéressants sur le sujet, mais si vous pouvez déjà prendre deux heures pour écouter les propos d'Arthur, ça vaut son pesant de saint-nectaire (sur une conférence récente ou dans le podcast ci-dessous).
J'ai pu rencontrer Arthur Keller plusieurs fois, d'abord en conférence et en interview pour Tikographie, et très récemment - octobre 2025 - à Thiers où il est venu animer une conférence et un atelier pour les élus et agents de la communauté de communes Thiers Dore Montagne. Nous avons pu échanger sur le projet Doubaille, et je vous proposerai bientôt sa lecture à travers une interview exclusive menée à la gare de Clermont en attendant son train de retour.
Conclusion : la résilience à la sauce buron, celle que je souhaite expérimenter, commence par un travail sur une petite parcelle habitable : Doubaille, 1200 m2 à Châteldon. Mais il y aura d'autres dimensions concentriques, celle du village et des habitants intéressés par le sujet, et celle de la communauté de communes (à la fois en tant que territoire et qu'institution) notamment. Ce travail de maillage a commencé et se déploiera dans le temps long.
Pour en savoir plus sur le déroulement de cette expérimentation, ça se passe dans le prochain chapitre, "le calendrier".
Photo du buron : By B.navez - Own work, CC BY-SA 3.0 sur Wikimedia Commons